Désolée pour ceux que ça n'intéresse pas, mais je mets ma rédaction après l'avoir retravaillée afin de connaître l'avis personnel de mlle Virginie, que je remercie encore au passage.
J'ai remanié certains passages du texte, enlevé certains autres, majoritairement pour insister sur le rôle critique de la 2ème voix qui pousse donc la 1ère voix, par des remarques plus ou moins amères, à une réflexion approfondie. Tu verras, je me suis inspirée des exemples que tu as faites.
Merci par avance Virginie de me dire si tu trouves que c'est mieux ou non, et s'il faudrait encore changer des choses.
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-Le couloir blanc, les couloirs blancs, ces corridors un peu jaunis par endroits, comme quand mamie renversait malencontreusement sa tasse de café sur la nappe immaculée, les dimanches après-midi. Ces longues allées où l'on voit tantôt une dame en blouse blanche poussant un chariot, tantôt une autre portant des gélules multicolores dans des pots transparents...mais toujours les dames en blanc.
Maman et papa sont là, devant moi. Ils avancent lentement dans ces coursives salies par le temps, par la vie. L'odeur est là, présente et prenante. Elle pénètre tout, des fibres de ma jupe jusqu'à mes plus fins vaisseaux sanguins. Maman se retourne et d'une voix étrange me susurre de ne pas prendre cet air de dégoût.
-D'une voix étrange, inhabituelle. Tu ne l'avais jamais entendue parler ainsi. C'est angoissant, tu te demandes ce que tu as fait pour la mettre dans cet état. Comment était sa voix ? Etrange, oui, mais comment ?
-Etrange comme...comme si ses cordes vocales flottaient sur...sur des larmes.
On arrive soudain devant une porte, une porte semblable à ces dizaines d'autres portes que l'on a vues défiler telles des fantômes dans ces innombrables couloirs. Maman se baisse alors, penche son visage vers le mien : «L'heure est venue de nous montrer que tu es grande» Papa ne dit mot, il ne me regarde peut-être même pas.
-Peut-être ?
-Oui...enfin, non. Il me regarde mais...enfin, tu sais, avec ce regard absent, comme s'il était perdu en lui...quelque part...ailleurs...
Il ouvre la porte. C'est là que...
-Attends ! Comment ça leur montrer que tu es grande ? Pourquoi ? A quoi bon ? Tu n'as que 6 ans. On n'est pas grande, à 6 ans ; on est une petite fille, à 6 ans. On joue au cerceau et à la marelle. On n'a pas besoin d'être grande à cet âge-là. Et puis...On ne devient pas grande en traversant des couloirs blancs, même s'ils sont froids et effrayants... On ne devient pas grande sur commande, même sur ordre d'un parent...Pourquoi une mère demanderait-t-elle à sa fille de 6 ans d'être grande ? N'aime-t-elle pas la petite fille qu'elle a devant elle ? Tu n'étais peut-être pas ce qu'elle aurait voulu que tu sois...«Nous montrer que tu es grande»...Une phrase qui sonne comme un défi, mais, peut-être un reproche bien enfoui...
-Non, pas un reproche. Maman a toujours su me faire comprendre quand je faisais des choses qui ne lui plaisaient pas. J'avais 6 ans...Je faisais souvent les choses maladroitement...Tu sais, je ne le faisais pas volontairement, ce n'était pas fait exprès...Maman m'aime...Elle n'aurait pas souhaité que je change...
-Aimer quelqu'un n'empêche pas de souhaiter qu'il change, qu'il devienne quelqu'un d'autre, ou du moins qu'il modifie des facettes de sa personnalité, des bouts de lui...grandir...transformer des bouts de toi...
-Certes, des bouts de moi. Grandir implique forcément un changement. Mais...non maman aimait la petite fille que j'étais...
-Certainement ! mais cela ne l'a pas empêchée de demander à cette petite fille d'abandonner sa candeur et ses grands yeux bruns luisant de naïveté...Elle a fait de toi ce qu'elle voulait que tu sois en franchissant la grande porte blanche.
-Oui, mais...Maman a toujours eu raison. Elle sait, Maman. Elle a cette sagesse en elle, tu sais, cette lueur qu'ont les mères dans leurs yeux pour guider leurs enfants vers ce que la vie attend qu'ils soient...Elle en avait peut-être assez de mes pleurs et de mes angoisses d'enfant. Quoiqu'il en soit, j'ai compris qu'il faudrait être grande une fois cette porte franchie, qu'il faudrait laisser les peurs de côté, oublier le méchant loup et le noir de la nuit. Etre tout simplement...une fois la porte passée.
-Etre tout simplement quoi ? Qui ?
-Etre...Etre quelqu'un...C'est là que je franchis la ligne entre «être petite» et «être grande» Les murs sont blancs...toujours...comme si la couleur ne pouvait y apposer ses pigments...comme une interdiction...papa et maman m'entourent,
sans parler. Une vieille dame est allongée sur un lit métallique à gros matelas. L'odeur est toujours là, elle colle à la peau, aux narines...Je ne la reconnais pas... La dame est toute ridée, comme les vieilles pommes que l'on oublie dans un coin de la cuisine. Elle est d'une pâleur frappante, comme si ses joues avaient été saupoudrées de neige...comme si...comme si les anges les avait frôlées de leurs ailes. J'ai 6 ans et je crois beaucoup aux anges...beaucoup...plus fort même qu'au Père Noël...
Maman me pousse doucement vers l'avant «Vas dire bonjour à mémé, vas lui faire un bisou». Mémé ? La mamie de papa ? Mémé Bonne ? Sur ce lit ? La vieille dame des anges ?
-«L'heure est venue de nous montrer que tu es grande» Grande, sans tes peurs, en étant quelqu'un...le quelqu'un que ta mère veux que tu sois...
-«Nous montrer que tu es grande» Je m'avance lentement, de tout petits pas, tout petits...minuscules. Il faut être grande...être quelqu'un...sans peur...
-Sans la peur du loup, du noir..sans la peur tout court...Tu t'avances, à petits pas, tout petits...minuscules. Tu...tu as peur ?
-Oui et non. J'ai peur mais il faut être grande, leur montrer...maman a choisi l'heure, Maman a toujours raison. Il est temps...sois grande..grande...sans peur...grande...quelqu'un...
-Oui, elle a choisi l'heure...elle, elle a choisi.
-Cesse d'insister sur le fait que maman ait décidé du moment où je devais devenir grande ! Que veux-tu me montrer à la fin ?
-Oh...réfléchis bien, tu connais par avance la réponse. Tu sais que si ta mère ne t'avait pas en quelque sorte forcée à être grande, peut-être ne l'aurais-tu été que bien plus tard. Peut-être n'aurais-tu pas abandonné ton cerceau dans la cour et ranger tes poupées dans la grande boîte du passé...Tu as été désillusionnée...à l'âge de 6 ans.
-C'est vrai. Et alors ? D'accord c'est triste de ne plus avoir, si jeune, cette lumière d'innocence dans les yeux, d'avoir perdu cette foi indestructible en tout ce qui nous entoure...mais, je l'aurais perdue un jour où l'autre, cette foi...parce que nous la perdons tous...nous grandissons...
J'ai 6 ans, je suis devenue grande à cause de ou grâce à Maman, alors...
-A cause de maman...
-Alors, je me penche et donne un baiser sur la joue fripée de la vieille dame des anges. Elle est très froide...c'est donc résolument de la neige qu'elle a mis sur ses joues...Elle ouvre les yeux...J'ai peur...Elle ne me regarde pas...Elle me regarde...Où est-elle perdue ? En elle ? Ailleurs ? Comme papa, tout à l'heure ? Non, elle, c'est différent, elle a ce voile dans les yeux, ce fin filet brumeux si angoissant. Elle me fait peur...mais je suis grande...sans peur...quelqu'un.
-Quelqu'un...si grande...trop grande...
-Non, pas trop grande. Grande, mais avec des limites...Grande...mais enfant...J'ai peur, non pas du loup ni du noir...mais...du voile dans les yeux de la dame...Mémé...
Je recule alors pour rejoindre ma mère, comme quand je vois le méchant loup la nuit, comme quand j'ai cet air sombre, les yeux noyés de larmes. On reste dans la pièce blanche pendant un moment...longtemps...trop longtemps. Tout semble se serrer, rapetisser...Tout devient étriqué, trop étriqué. L'odeur est toujours là, elle m'empoisonne, me donne des nausées. Je veux partir, j'étouffe, je m'asphyxie. Je ne veux plus voir mémé...partir, laisser la dames des anges, aux anges...Courir, m'enfuir le plus loin possible du labyrinthe nauséabond. Bip, bip, bip...le bruit des machines...Partir...Etre à nouveau petite...
-Toute petite...
-Même plus petite qu'avant...Mais, tant qu je suis de ce côté là de la porte, je suis grande...Je regarde alors la mémé des anges. Des tas de tuyaux lui entrent dans les narines, la bouche, la gorge, les bras. Maman m'explique que la sonde du bas joue le rôle de toilettes pour mémé, que celle du bras remplace la cuillère que je mets dans ma bouche pour manger. J'écoute attentivement...comme une grande...parce que...je suis quelqu'un maintenant.
-Oui, maintenant, parce que ta mère l'a décidé...mais après ?
-Après, je suis toujours quelqu'un, mais...un peu moins grande que dans la pièce blanche. Parce que nous sortons de la chambre de la mémé des anges, nous la laissons, avec sa cuillère dans le bras et les bip des machines. Maman me dit que j'ai été grande et courageuse, qu'elle est fière de moi. Papa, cette fois-ci, ne me regarde pas, il est définitivement perdu...quelque part en lui.
-Perdu oui, loin, très loin...Il ne t'aide pas, ne te prends pas dans ses bras. Tu as été grande, c'est dur d'être grande...surtout à 6 ans. Mais il ne te réconforte pas, non, il n'est pas là pour toi. Il est l'inconnu au visage familier, rien de plus.
-Mais il savait...Il avait compris par avance ce que moi, j'ai compris par constat, quelques jours plus tard. Je n'avais pas la moindre idée de ce qui allait advenir. Je savais juste que j'avais été grande, pendant quelques minutes, et que jamais plus je n'oublierais ce que l'on ressent, en étant grande. Je savais que j'allais ranger mes poupées et tous mes jouets, mais...je ne savais pas pour mémé.
-Je n'en suis pas aussi sûre. Essaie de te souvenir. N'avais-tu pas quelque chose qui clochait en toi ? Ce quelque chose qui tiraille le ventre, sans répit ; plus angoissant même que la venue du méchant loup, la nuit.
-Je sais que j'ai été tourmentée pendant quelques temps, mais...enfin...tu sais, c'est aussi ça un enfant, une masse vivante tourmentée. On rit et quelques minutes après, on pleure...
J'ai revu assez rapidement les corridors. Les dames en blanc et les murs jaunis sont toujours là. Une deuxième fois, je vois la mémé des anges. Je suis grande cette fois-ci, même avant d'avoir franchi la porte. Je suis réellement grande, je lui donne un baiser sans même que maman ait à me le demander. J'examine le voile dans les yeux de mémé. Il est plus épais qu'auparavant, plus opaque...plus...il les rend plus tristes...Mémé ne me regarde plus du tout.
-Es-tu certaine ? Plus du tout ?
-Plus du tout..non...elle me regarde mais de plus loin...de très loin. Les machines ne font plus le même bruit régulier que la première fois où je les ai entendues. Leur bruit est terriblement angoissant cette fois..un bruit moins fréquent...irrégulier...comme si chaque nouveau son était rescapé...
-Comme si chaque nouveau son risquait de...
-Ne pas retentir...
-Oui.
-Exactement...En retournant vers le côté de la porte où j'ai le droit d'être petite, j'ai cette sensation en moi, ce poids sur l'estomac, comme quand Noël s'en va et que l'on sait qu'il ne reviendra pas avant une année...exactement le même poids...sauf que...sauf qu'il est lourd comme pour un Noël qui ne reviendra pas...
-Comme quand on sent que quelque chose s'achève et qu'il n'y aura plus jamais
ce quelque chose...comme une roue qui ne tournerait qu'une fois.
-Oui, comme un cycle anormal..un cycle qui ne serait pas éternel.
Pour la mémé des anges, pour moi, pour nous, il n'y a jamais eu de troisième fois.
-Tu as compris que le proverbe «jamais deux sans trois» ne fonctionnait pas dans tous les cas. Tu as compris ce qui avait fait se perdre ton père si profondément en lui... Tu as su que...
-Que quand on est mort, c'est pour toute la vie...