25 mars 2005, à Couffinal
Cela fait bien longtemps déjà que tu es partie si loin, trop loin. Les années passent vite, comme si tu étais là. Je n'ai jamais su te dire je t'aime, j'ai toujours eu cette fierté ridicule, si ridicule qu'elle t'a fait partir sans même savoir que je t'aimais. Le savais-tu cela ? Le sais-tu ? je te le dis aujourd'hui, enfin je l'écris. Il y'a quelques années, j'ai posé ce poème sur ta tombe. Il y avait beaucoup de vent ce jour-là, je m'étais cachée pour te l'écrire, pour tout bien décorer. J'avais pris le vélo en ne voulant pas dire où j'allais. Je suis venue te trouver, dans ta maison de marbre. Elle était si fleurie, ta maison ! C'était tellement beau ! Le vent avait fait tomber quelques vases, comme s'il te demandait de les ramasser. J'ai attendu pour voir si tu venais, en vain. Je ne savais pas que tu étais timide, mémé. J'ai posé mon poème entre deux vases, pour que le vent ne l'emporte. Je voulais que tu le lises, je suis sûre que tu l'as lu.
Tu sais, en 7 ans, les choses ont bien changé. Papa n'est plus le même. Quelquefois je prie pour que tu ne le vois pas. Tu ne devrais voir que les belles choses, comme une récompense, un joli livre que tu lirais... Mais tu le vois à papa, n'est-ce pas ? Parfois j'ai peur qu'il s'en aille, et d'autres fois, je prie pour que Dieu l'emporte. Je l'aime et je le hais, Papa, tu sais. J'ai honte d'être ce je suis, pardonne-moi. J'espère que tu n'as pas trop mal de me voir et de le voir ainsi, que tu ne t'en veux pas de ne pas l'avoir pressenti. Je suis sûre que l'on n'aurait pu changer les choses, la vie se fait, on ne peut la changer. Parfois je veux partir, je ne sais où. Peut-être dans une autre ville, un autre pays..un autre monde. Tu crois que tu pourrais me tendre une main et m'emmener ? Comme la grand-mère dans la petite marchande d'allumettes. Je l'aime beaucoup cette histoire. Tu l'aimais aussi d'ailleurs.
Quand je vais chez Manou, ce qui est de plus en plus rare, je n'ose pas rentrer dans ta chambre, tu sais. Ils l'ont réaménagée, elle est à Nicolas désormais. Parfois, je leur en veux d'avoir effacé tout ton vécu dans cette pièce. C'est là que tu dormais, c'est là que tu riais, c'est là que tu pleurais. Tu te souviens, mémé, c'est dans cette chambre que tu m'avais donné le bonbon rouge. Je l'avais pris, insouciante, et je l'ai avalé, sans faire exprès. J'ai failli partir bien avant toi ce jour-là ! Manou t'a beaucoup grondée, je m'en souviens, elle t'en voulait de m'avoir donné ce bonbon qui a bien failli m'emporter tout là haut. Tu te souviens aussi, cette chambre, c'est de sa fenêtre que tu es tombée ; tu t'es beaucoup blessée, le verdict est tombé, os cassé. Mais tu as été très courageuse, et tu as guéri. Bien sûr, rien n'a plus jamais été comme avant. Tu as eu des difficultés à marcher, à parler, à comprendre. Mais tu étais toujours là, mémé. Je t'avoue que j'ai eu peur de ce que tu étais devenue, tu sais, je voyais en toi, une dame aux cheveux longs et blanc ; et cette canne que tu traînais partout ! Je m'en souviens bien, elle était marron foncé. Tu passais tes journées assise sur le premier fauteuil du salon, je n'ai jamais su à quoi tu pensais.. je ne te l'ai jamais demandé. Je me souviens que Nicolas était méchant avec toi, et que moi aussi je l'étais. J'avais peur tu sais, mémé. Je n'aimais pas te voir là, à ne plus entendre, à ne plus comprendre. Je t'en voulais beaucoup...
7 ans que tu es partie... je me souviens être venue te voir à l'hôpital. Cette chambre, si blanche, et toi, si pâle. Tous ces tuyaux qui t'aidaient à respirer, à manger, cette sonde pour que tu évacues les impuretés de ton corps. Je crois que j'ai souffert, en te voyant ainsi. Je ne m'en suis pas rendue compte sur le moment, je crois que j'étais fière encore une fois. Je ne reconnaissais même plus la dame aux longs cheveux blanc du fauteuil, tu étais devenue quelqu'un d'autre.. encore quelqu'un d'autre... peut-être étais-tu toujours la même, mais plus proche de la mort... Je suis venue te voir 2 fois à l'hôpital. Jamais 2 sans 3, le dicton ne fonctionne pas à chaque fois. Pour moi, pour toi, pour nous, il n'y a jamais eu de 3è fois...
Je suis rentrée de l'école un jour, papa et maman semblaient si tristes. Ce n'est que le soir qu'ils m'ont dit «mémé Bonne est morte». Je ne me souviens pas avoir pleuré. Je n'ai très certainement pas pleuré. J'avais encore cette fierté qui me dominait. La dame branchée de l'hôpital était partie, et alors ? Moi, ma mémé, mémé Gabrielle, mémé Bonne, elle était probablement encore dans sa chambre, à compter ses bonbons de couleur qu'elle n'avait pas le droit de me donner...
Mon 1er enterrement, c'était le tien. Je me souviens que tu étais dans la chambre, on t'avait ramenée de l'hôpital. maman, papa, tonton, tati, manou, pépé, tous sont venus te voir. Ils voulaient sûrement te dire de jolies choses. Je ne sais pas ce que tu leur a murmuré, mais ils sont tous ressortis en pleurant. Manou était effondrée. Je crois que je n'avais jamais vu quelqu'un avoir si mal. Je ne me souviens plus très bien de tout. Je sais que je n'ai pas eu le droit de rentrer dans ta chambre. J'aurais pourtant aimé te parler. Peut-être avaient-ils tous peur que tu me redonnes un de ces bonbons... Ensuite, les messieurs en noir ont porté un grand lit en bois, tout fermé. On m'a dit que tu y dormais dedans. Ils t'ont mise dans la grosse voiture noire et ils ont avancé jusqu'au cimetière du village. Manou pleurait tellement. Je crois que je suis montée dans la Renault 5 rouge de pépé, ou alors peut-être dans la voiture de papa... Je ne sais plus. C'est tellement flou, après. Le cimetière, toutes ces maisons de marbre, toutes ces fleurs que l'on posait, toutes ces prières que l'on récitait... je me souviens avoir fait le signe de croix devant ton tombeau, sur le moment, je ne savais pas trop pourquoi. Peut-être parce que manou l'avait fait des dizaines de fois. Elle a souri quand je l'ai fait, un sourire noyé par toutes ces larmes qu'elle versait. Je suis repartie à la maison et j'ai sûrement repris ma vie de petite fille de cm1.
Je me rappelle qu'un jour, j'ai pleuré à la récréation. Parce que tu me manquais. Je crois que je commençais à comprendre que tu ne reviendrais plus...
Parfois, je pleure en pensant à toi. Comme aujourd'hui, par exemple. Ne me gronde pas, tu ne me rends pas triste. Je suis contente de te parler. J'ai grandi, mémé, tu sais. Je n'ai plus 10 ans, mais 17 aujourd'hui. J'espère que je te plais, que tu me trouves jolie. Tu le disais souvent quand tu étais encore là «comme tu es jolie !». J'espère l'être toujours à tes yeux.
Cela fait très longtemps que je ne suis pas venue pleurer devant ta maison de marbre. Je me demande si mon poème y est encore... après tous ces mois, j'en doute, je crois que je serais heureuse s'il s'y trouvait encore. J'y avais dessiné un petit ange, je crois bien. Oui, un petit angelot avec un c½ur, à droite, il me semble.
Je t'avais déjà écrit une lettre, il y'a des années. Tu sais, parfois j'essaie de te parler mais tu ne réponds pas. Alors je me dis que tu n'entends pas, c'est pourquoi je crois que t'écrire est la meilleure chose. Ainsi, je m'en souviendrai moi aussi.
Tu vois probablement ce qui nous est arrivé à la maison. Ce n'est guère réjouissant, mais je ne me plains pas. Jamais tu ne t'es plainte toi. Je vais faire comme toi, je te le promets. Il y a toujours des gens plus malheureux que soi, alors il faut se battre aussi pour eux, pour tous ceux qui n'en ont pas la force, ou le temps.
Dis, mémé, tu crois que je m'en sortirais ? Crois-tu que j'ai la force nécessaire pour y arriver ? Je pleure souvent, parfois même du sang... C'est mal... Je ne sais pas si je mérite ce que j'ai. J'ai peur de celle que je serai. Je me fais du mal, j'en fais aussi aux autres. A maman surtout, je suis ignoble avec elle. Elle est tellement gentille pourtant maman ! Je l'aime tu sais, mais je ne sais pourquoi je lui fais tout ce mal. Peut-être que je reporte le mal que me fait papa sur quelqu'un que j'aime... Je ne sais pas. Je suis, dans tous les cas, inexcusable. Crois-tu que je sois réellement méchante ? Je m'en veux d'être comme ça aujourd'hui. J'aurais voulu être comme toi, tu sais. Quelqu'un de bien, quelqu'un qui donne, sans attendre une seule seconde un retour, quelqu'un qui garde la foi, quelqu'un qui croit...
Fais un bisou à pépé Bompe s'il te plaît. Je sais que je ne l'ai pas connu, que le cancer l'a emporté à ma naissance, mais je l'aime. Oui, pépé Bompe, je t'aime aussi.
Mémé, j'espère que tu es heureuse, là où tu es, que tu es fière de ce que je suis devenue. Je sais que j'ai des défauts, tellement de défauts ! Quand j'ai trop mal, je pense à toi, et je me dis que tu ne voudrais pas que je te rejoigne, que tu préfères me voir t'écrire des poèmes, où une lettre, comme ce soir.
Je fais de mon mieux pour être Quelqu'un.
Merci d'être l'étoile à laquelle m'accrocher.
Je t'embrasse.
Je t'aime, mémé.
**************************************** Ton arrière petite fille, Charline
PS : Parfois j'ai du mal à t'apercevoir, et parfois j'ai peur, comme ce soir. Alors si tu pouvais briller un peu plus fort qu'à l'accoutumé, cela m'aiderait...
Donne-moi un peu de ta lumière ; je t'envoie mon amour dans toutes mes prières...